Everyday Tomorrow

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Les archéologues du 45 tours le savent bien : la musique jamaïcaine, c’est un vrai foutoir ! Entre miscrédits, sous-labels (1), pressages foireux, et noms d’artistes inventés par les producteurs (2), difficile parfois d’y voir clair. Vous me direz, pour les acteurs de l’époque, la maniaquerie de quelques vinylistes des années 2000 devait être, au mieux, le cadet des soucis, au pire absente des esprits. Et puis, après tout, c’est un peu ce qui fait le charme de cette musique – et de sa record quest attenante, non ? Rebelle, jusque dans les crédits (3).

C’est ainsi que je vais, dans les lignes qui suivent, vous parler d’une chanson sans même connaître l’identité de son chanteur. Oui, ça se fait ça, dans le reggae. Surtout lorsque le morceau est de si haute voltige. Jugez par vous-même :

Intro profondément mélancolique au clavier, vocal en or massif… vous comprendrez sans trop de peine pourquoi le morceau m’intéresse tant (du moins j’espère, sinon consultez votre ORL au plus vite!). Le crédit de ce Everyday Tomorrow, attribué donc à Stranger Cole par la presse anglaise Camel, en a fait douter plus d’un : en effet, on n’y reconnaît pas la voix si caractéristique de Stranger. Les internets suggèrent des pistes, quant à l’identité de ces voix ; mais rien n’est confirmé. Alors supputons, supputons ensemble :

“Everyday you wake up, it’s the same thing again…”

Certains – vous l’aurez peut-être remarqué dans la description du youtube intégré au dessus – attribuent la chanson à Taby & the Mighty Diamonds. (“Actually Taby & the Diamonds“). Même si l’hypothèse parait probable (les voix semblent correspondre), il est difficile de croire sur parole un commentaire youtube. J’ai donc cherché à confirmer ou infirmer cette proposition en poursuivant les recherches, et suis tombé sur un PDF recensant tous les singles des Mighty Diamonds. Voici une capture d’écran du passage qui m’a intéressé :

capture ecran PDF

capture ecran grossiDans les notes, l’auteur du document indique sa source : une conversation sur le forum Trojan. On y lit :

Boss sounds : By Tabby and the Diamonds apparently. Pama seem to have messed up here – the flipside to this should have been what appeared on GAS 152B.

Zapatoo the Tiger : I bought this single ‘pon release and while I remember it didn’t sound like Stranger that much, I thought he was just singing in a different style. Got any provenance on the Diamonds thing, Marc? (Must have been one of their earliest recordings). […]

Boss sounds : From Roger Dalke (4) I recall Joe. They also did some other tunes for Stranger like ‘Oh No My Baby’ 

Résumons : tout le monde s’accorde à peu près pour dire que ce n’est pas la voix de Stranger Cole. On suppose que si ce sont les Mighty Diamonds, ce doit être l’un de leurs premiers enregistrements (1969-70). Et, comme l’indique le PDF, dans les premières chansons des Diamonds, il y a justement des productions Stranger Cole : le Oh no baby cité sur le forum Trojan par Boss sounds, par exemple. Assez pour conclure ? Peut-être pas. Mais c’est ici que ca devient intéressant :

pamaLe même Boss sounds évoque dans son premier message un autre disque : le 45 tours Gas152. Et que remarque-t-on ? Sur ce pressage Gas, face A = vocal du Lift your head up high  (de Stranger Cole, cette fois c’est sûr), et face B = version du Everyday Tomorrow. Or, sur le pressage Camel, c’est l’exact contraire : face A = vocal du Everyday tomorrow  et face B = version du Lift your head up high. Coïncidence ? Permets moi d’en douter, mon cher Watson. A mon avis c’est un complot judéo-maçonnique. Et si c’était Pama (maison mère de Gas et de Camel) qui, au moment du pressage, se serait mélangé les pinceaux, et aurait dispatché vocal et version des chansons sur deux disques différents ? Et aurait, du coup, crédité Stranger Cole un peu partout ? Un vrai foutoir, vous disiez ?

gfhPour conclure cette palabre, je vous signale quand même qu’il existe un pressage jamaïcain de cette petite merveille. Il contient, lui, vocal et version (sur un même disque, hourra!) mais ne nous renseigne pas plus sur l’identité des chanteurs : il n’est édité qu’en Blank… La matrice de ce pressage apporte néanmoins une précision et une confirmation [Dyna SCole 2061] : Dyna comme Dynamics, le studio où fut enregistré le morceau. Et SCole comme Stranger Cole, son producteur. [Cliquez ici pour voir la matrice] On n’en saura pas plus, à moins de demander directement aux intéressés, ce que, croyez moi, j’ai bien l’intention de faire, si d’aventure je les croise. 

Quoiqu’il en soit, l’essentiel est bien là : cette chanson est magnifique.

EDIT 9 Juin : Le fin mot de l’histoire nous vient par le producteur du morceau himself, Stranger Cole, thanks to Jonas Jahmean : les chanteurs sont Shine and Bagga.dcv

Notes :

(1) Un exemple : Les Viceroys auraient découvert que Perry les avait rebaptisé « Truth Fact & correct » sur le macaron de « Babylon deh pon fire ». Quel farceur, ce Perry !
(2) La légende raconte que c’est pour éviter la censure des radios que Coxsone a édité tant de sous-labels.
(3) On peut avancer au moins deux hypothèses, sur l’origine de ces approximations : 1.les conditions de production, et 2.l’hyperproductivité de l’île. Comme m’a dit un jour une amoureuse de cette musique « C’est comme si les polyphonies corses avaient fait le tour du monde, comptaient des milliers de talents et existaient sur les 5 continents! ». Alors, franchement, les erreurs de crédits, hein…
(4) Journaliste et auteur anglais ayant traité du reggae.

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9 thoughts on “Everyday Tomorrow

  1. Interessant ce petit sujet. C’est vrai qu’on ne reconnait pas Stranger Cole. Mighty Diamonds , c’est une possibiliité.

  2. Autre hypothèse: et si Pama avait volontairement dispatché les deux morceaux et versions sur deux galettes? Tu aimes la chanson? Tu devras te procurer l’autre disque pour entendre la version. Tu aimes la version? Tu devras nous acheter l’autre single pour entendre le vocal… C’étaient des pros du marketing aussi déjà à l’époque, et il me semble que ce n’est pas un cas isolé mais je peux me tromper!

  3. Bien vu mr Art , c’est envisageable en effet ! Merci pour cette chronique Jeremiah , c’est toujours un plaisir de te lire

  4. Michael de Koningh cite Tabby & the Diamonds également dans la discographie de Gas ou de Camel. Donc c’est confirmé, il faudrait savoir si les Mighty Diamonds s’en rappellent !… Par contre, quand on lit en détail ces discographies on voit que les erreurs de ce type sont légions : Elles viennent plus du travail désordonné et de la non connaissance des producteurs, même si brouiller les cartes leur appoortait plus d’opacité dans leur business !

    • Un putain de jeu de piste vous dis-je! En effet, j’viens de regarder RKR, et dans la colonne “Uk label” y’a un mystérieux “Camel (as Bagga & Shine)”. Mais dans la colonne artiste c’est bien Stranger qui est crédité. Je viens également d’écouter une chanson de Shine & Bagga, “promised land’ (terrible studio one-rie soit dit en passant) et on n’dirait pas ces voix là, sur le everyday tomorrow :

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