Earth must be hell

190186915835L’enfer est-il sur terre ? Drôle de question, hein, quand t’arrives sur un blog reggae. C’est à cause d’Horace Andy : en 1974, il pose cette question sur un disque ; et je n’sais toujours pas quoi en penser. L’enfer est, selon de nombreuses religions, un état de souffrance extrême de l’esprit humain après sa séparation du corps, douleur expérimentée après la mort par ceux qui ont commis des crimes et des péchés graves dans leur vie terrestre. (wiki) Quand on est comme moi, un pur mécréant matérialiste (au sens philosophique et politique du terme), difficile de croire à l’existence d’un enfer. Mais si l’on soustrait à cette définition la propriété post-mortem et qu’on comprend l’enfer en son sens métaphorique et pas religieux, on peut légitimement se demander, comme Horace, si on n’vit pas dedans. Car en effet, force est de constater, comme le dit la chanson, que there is too much evil down there.

Rassurez-vous, je n’aurai pas l’outrecuidance de comparer ici l’enfer que peut vivre un ghetto man jamaïcain des 70’s à celui que peut expérimenter un parisien des années 2000. Et il faut, pour interpréter des paroles, évidemment les remettre dans le contexte dans lesquelles elles ont été écrites. En l’occurrence : extrême pauvreté, violence urbaine… la joyeuse carte postale de Kingston 70’s qu’on connait tous – on peut sans trop s’avancer supposer que ce sont de ces evil things dont parle Horace dans sa chanson. Mais en ne les nommant pas précisément, et en enrobant son message troublé du monstrueux backing des Wailers, il laisse à l’auditeur étranger à ces evil things la possibilité d’adapter la compréhension à ses evil things. Je n’peux m’empêcher de penser ceci : lorsqu’une chanson frappe aussi fort, aussi juste, c’est qu’elle doit, d’une façon ou d’une autre, approcher d’une certaine vérité. Peu importe que le référentiel soit Kingston 70’s ou Paris 2015. Or donc néanmoins, me voilà coincé face un paradoxe : d’une part l’envie de croire métaphoriquement à ce que raconte Horace, fasciné par sa chanson et ecoeuré par la profusion de malheurs dans ce monde. L’enfer comme état de souffrance d’un esprit humain bien vivant et réel. De l’autre, la conscience qu’une belle chose peut dire des choses moches. Ou qu’une chose fausse peut se dire de belle façon. L’équation ” beaucoup de malheurs = enfer sur terre ” me parait trop simple pour être vraie. Et puis, expliquer les malheurs de ce monde par un enfer religieux qui aurait envahi la Terre, ça revient à livrer la lutte contre ces malheurs à une abstraction, quelque chose qu’on ne peut pas combattre, contre laquelle on est, forcement, résigné. Ça m’plait pas.

kjljyhghEn fait, je serai plutôt tenté par l’interprétation suivante. En nous gratifiant d’un tel morceau, Horace prouve le contraire de ce que ses paroles disent. L’enfer n’est pas sur Terre : je doute qu’on entende de si belles chansons, en enfer. Je doute également que les Wailers aient été aussi inspirés par les fumées du Sheitan. Et je suis certain, toujours dans l’hypothèse de l’existence d’un après-la-mort ardent, que Winston Jarrett, qui produit et édite la chanson, n’y a pas sa place. Ou alors, je réserve un ticket pour la damnation dès maintenant.

4115e9f3652fc8d6a72419035adeb54bEnfin, pour redevenir un peu factuel et sortir de la philosophie de comptoir, j’ajoute que ce 45 tours, sur le label Corporative de Winston Jarrett, est extrait de l’immense album du même nom, Earth Must be hell [Atra], d’Horace et Winston. Album également paru sous le titre Kingston Rock [RCA], mais étrangement, jamais sorti en Jamaïque. On retrouve dessus une flopée d’excellents morceaux au moins aussi bon que celui là : True Born African, How do you think I feel, Let the music play… Les Wailers y sont dans une forme olympique. Seul problème : son prix. Si Iroko avait la bonne idée de le rééditer, dans la foulée de Man of the Ghetto, on n’lui en voudrait pas…

Notons que, dans le même album, Winston y va aussi de sa contribution, au sujet de l’enfer sur terre :

“Tell them that I’m doing well, despite I’m living in hell” 

 Je me souviens d’une émission de Party Time, dans laquelle Winston avait fondu en larmes en racontant les années noirs de sa vie. Terriblement touchant, m’avait presque fait chialer aussi! Il semble qu’à cette époque, il avait des raisons de s’y croire, en enfer.

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8 thoughts on “Earth must be hell

      • la pochette du LP vient de mon pinterest, donc normal qu’elle traîne sur internet, elle est là pour ça. c’est juste pour dire que le monde du reggae sur internet est petit. Sympa l’article, tu te poses beaucoup plus de questions que moi sur la musique… le sujet n’est-il pas plutôt universel que centré sur Yard?

    • Oui, c’est carrément universel comme questionnement. J’peux te dire que je me suis retenu pour pas lâcher ce mot, parce qu’il m’embête un peu, mais oui, c’est sûr.

  1. J’avoue que je n’ai jamais vraiment creusé cette question, mais puisque pour les rastas Dieu et le paradis sont sur Terre, il me paraît logique que l’enfer y soit aussi. Mais il me semble qu’ils l’abordent pratiquement toujours d’un point de vue métaphorique, d’un état d’esprit, plus que d’une réalité concrète, voire d’un lieu identifié.

    PS : si le 45 est toujours dispo, il m’intéresse…

  2. à signaler la version remix 87 par Mad Professor sur le LP Tribute To Carly Barrett ou l’on trouve le Dub précédent également

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