Interview Soul of Anbessa (Marc Ismail)

INTERVIEW

fsdfsdfKillers Without Fillers : Peux-tu commencer par te présenter en quelques mots ?

Soul of Anbessa : Hé bien je m’appelle Marc Ismail, 38 ans, je suis Suisse, journaliste de profession, et j’ai une grande passion qui remonte à au moins une vingtaine d’années, une passion active pour la musique vintage jamaïcaine, avec un accent sur le roots-reggae, mais également sur ce qui s’est fait avant. Et puis, ça fait une petite dizaine d’années que j’ai lancé mon propre petit label indépendant, qui s’appelle Soul of Anbessa. Petit label qui tourne à un rythme de 2-3 sorties vinyles par an. L’une des particularités c’est que je travaille avec des gens qui ont longtemps été mes héros musicaux, qui étaient des gens dont je collectionnais les disques. Et maintenant j’ai la grande chance de les produire, certains sont même devenus des amis proches. C’est un vieux rêve éveillé que je vis depuis quelques années. C’est vraiment une deuxième vie, à côté de ma vie professionnelle qui me permet de faire bouillir la marmite, pour me remplir spirituellement et artistiquement. Ce label est quelque chose de très important pour moi.

logoKWF : C’était ta première activité dans le reggae, ce label, ou est-ce que tu as eu un sound-system, une émission de radio, je sais pas ?

SOA : Je n’ai jamais eu de sound-sytem à proprement parler, même si j’utilisais le terme par commodité. Mais je mixe à quelques soirées, comme ça, depuis 2000 à peu près. Sinon, quand je pouvais, j’ai toujours écrit sur le sujet, dans les médias, quand on me laissait de la place pour le faire. Et puis surtout, j’ai consacré mon mémoire en Histoire Contemporaine au reggae, deux ans de travail pendant lesquels j’ai étudié le développement de la scène reggae en Suisse. Ça c’était un peu le point de départ.

Logo SOA foot 1KWF : C’est à cette occas’ que tu es allé pour la première fois en Jamaïque ?

SOA : Non, j’étais allé une première fois en Jamaïque en 98, j’avais déjà cette passion qui était forte, mais je connaissais très très peu. Je ne connaissais personne sur place, ça avait été un grand choc, dans tous les sens. Positif parce que j’étais fasciné d’être là-bas, et négatif parce que j’étais avec un pote et on s’était fait braquer assez violemment… Pendant un moment c’était quelque chose d’inabouti, je vivais avec cette passion et je me disais « faut que je retourne là-bas, je ne peux pas rester là-dessus ». Et puis quand j’ai terminé le mémoire, que j’ai rendu en 2004, je me suis dit “et si j’essayais, maintenant que j’ai tellement étudié cette histoire, de moi aussi, très humblement, poser une petite pierre à cette édifice !”. Entre-temps, j’avais fait la connaissance de Prince Alla, puisqu’il venait régulièrement en Suisse par l’intermédiaire d’Asher Selector. Et ça m’a permis de tisser une relation avec lui ici en Suisse, grâce à Asher qui nous laissait le voir à chaque fois en backstage, et l’accompagner un peu partout. En mai 2006 je suis retourné en Jamaïque ; je ne te cacherais pas que j’étais terrorisé…. je veux dire, la Jamaïque est déjà un monde dur, Kingston est un monde dur, et puis moi je viens de l’opposé, je viens d’un village suisse, je suis vraiment un enfant de chœur là-dedans ! Mais en même temps je sentais une force qui me disait « vasy essaye », je me disais « Allé je vais juste faire UN morceau, pour couronner le mémoire, vu que je connais Prince Alla, allé on essaye, on fait un morceau avec lui.. »

KWF : Tu n’avais encore aucune expérience studio à ce moment là ?

SOA : Non, la première fois de ma vie que j’ai mis les pieds dans un studio c’était à Mixing Lab, qui est vraiment un immense studio , de classe internationale ! Je n’avais jamais vu ne serait-ce qu’un home-studio avant. Et ça c’est tellement bien passé, c’était tellement extraordinaire, cette session avec Sly Dunbar et d’autres, que j’ai attrapé le virus, je me suis dit « je vais continuer ! ». Maintenant je sens une véritable urgence, parce que les gens avec qui j’ai envie de travailler, c’est une génération qui est en train de s’éteindre, peu à peu. Je pense qu’on a une fenêtre de 10 ans devant nous ; j’ai déjà perdu plusieurs personnes proches, avec qui j’avais travaillé. On a la chance de voir le crépuscule de cette génération de pionniers, qui sont encore pour une bonne partie tout à fait en état de jouer, notamment les musiciens. Donc voilà, c’est ça la démarche, old-school à mort, et puis l’avantage que j’ai c’est d’être totalement indépendant, je fais exactement ce que j’ai envie de faire.

KWF : Je me demandais : comment se passe la composition de tes riddims ? Qui compose ? Tu fais ça tout seul, vous faites ça à plusieurs mains ?

SOA : C’est toujours moi qui compose, avec mes maigres compétences musicales. Je crois que j’ai une bonne oreille, c’est le point de départ, par contre je ne sais pas lire une note. Je me suis mis à la guitare il y’a 10 ans, ce qui me permet, en étant très très loin d’être un virtuose, de connaître le nom des accords et de pouvoir composer les riddims. L’avantage, c’est que le reggae est une musique simple, en tout cas sur le papier ; après pour la jouer bien c’est une autre paire de manches ; mais ce n’est pas compliqué comme du progressive rock ou de la bossa, où là j’imagine qu’il faut aller plus loin dans sa connaissance de la musique pour commencer à en composer. Mais pour en avoir écouté et lu énormément, je connais bien le reggae et son histoire, donc j’arrive assez facilement à parler aux artistes et à leur faire comprendre ce que je veux exactement. Ensuite, il faut dire que je bosse vraiment avec des rolls-royce quoi. Les gens avec qui je travaille, c’est le top du top, rien que de les voir travailler c’est extraordinaire. Par exemple, je joue un peu de basse, je pourrais composer une ligne de basse… Mais j’ai Boris Gardiner en studio, je vais pas MOI inventer une ligne de basse pour Boris Gardiner. Quoi que je fasse il va improviser un truc en 10 secondes qui sera mille fois mieux, parce que c’est un génie ! Ils ont un tel feeling, c’est tellement bien tout ce qu’il font… Je compose, mais ils ont une grande liberté autour. 

boris and meKWF : Et pour les lyrics ?

Je laisse Marc vous raconter lui-même l’anecdote de la discussion transformée le lendemain en chanson par Leroy Brown, dans “Crime is a business”

KWF : Tu peux, pour te la raconter, citer pêle-mêle quelques noms avec lesquels t’as travaillé ? Comme tu disais tout à l’heure c’est un rêve éveillé, le truc est un all-star !

SOA : Alors… ça commence à en faire pas mal (rires). BB Seaton, lui je dois le citer en premier, c’est le parrain du label, Prince Alla, c’est plus qu’un ami, c’est presque un membre de la famille pour moi. Les Tamlins, Leroy Sibbles, Johnny Osbourne, les Gaylads, que j’ai aidé à se réunir, Leroy Brown, KC White, Stranger Cole. Côté claviers c’est pas mal, j’ai eu Ansel Collins, Glen Adams, Robby Lyn. j’ai eu les meilleurs post-Jackie Mittoo. J’ai bossé avec les Roots Radics, avant le décès tragique de Style Scott. Maintenant je bosse beaucoup avec les mêmes, Derrick Stewart, le drummer des Conscious Minds, Boris Gardiner, Robbie Lyn et Dwight Pinkney. Dwight est un grand ami, quelqu’un qui a été d’une gentillesse et d’une générosité absolues avec moi. C’est le seul musicien qui est vraiment partout sur mes productions, parce qu’il est génial et que je lui dois bien ça.

KWF : Y’en a un qui t’as particulièrement impressionné dans tous ceux-là ?

SOA : J’aurais dis Johnny Osbourne, lui il est vraiment hallucinant, c’est pas pour rien qu’il fait partie des rares artistes qui ont réussi à traverser toutes les époques de la musique jamaïcaine. Y’en a un autre qui est ultra-impressionnant, que j’ai oublié de citer, c’est Vernon Buckley, chanteur des Maytones. Sur le morceau qu’on a fait ensemble, Why Peace take a back seat, je lui ai envoyé le riddim, et sans exagérer, 45 minutes après montre en main il m’avait envoyé une maquette avec le vocal et les harmonies enregistrés ! Et c’était déjà terrible!

KWF : On en arrive à cette dernière production, le tarab riddim. Tu ouvres la série, une nouvelle fois, avec ton ami Prince Alla.

SOA : On a enregistré ça à l’automne passé. Je voulais vraiment un pur one drop. Le riddim précédent (abeng) devait déjà être un one drop, mais Derrick Stewart a commencé à jouer plus dancehall, avec la grosse caisse sur le 1, et ça collait tellement avec la ligne de basse que j’ai dit “Ok on garde comme ça”. Mais là je voulais un pur one drop, que ça sonne plus ancien. Et puis j’ai cherché une suite d’accord pour avoir quelque chose de mélancolique, comme ça, entre deux, un peu doux-amer. Tout le morceau est parti du thème de trombone, qui introduit le morceau : j’avais cette mélodie en tête, et on a commencé à bricoler autour. Déjà en studio je me disais « je vais l’appeler Tarab » (qui est un mot en arabe, proche du duende espagnole, qui désigne l’extase provoqué par la musique), parce que c’était le ressenti, c’est ça que je voulais. Prince Alla avait une ébauche des paroles, puis on les a terminé ensemble. J’aime beaucoup ses paroles, Prince Alla se sous-estime comme auteur. Je trouve ce qu’il a écrit très beau et très simple, touchant, ça sort des clichés habituels du reggae.

MauriceKWF : Tu parlais tout à l’heure de l’urgence d’enregistrer certains artistes, avant qu’ils ne s’éteignent… et justement le deuxième morceau de cette série, “Thank you Jah” signé Maurice Roberts, sortira, tristement, à titre posthume…

Maurice Roberts, membre fondateur et voix basse des Gaylads, s’est éteint le 16 Août 2015, à Kingston.

KWF : Et la troisième version ? Tout va sortir sur le même disque ?

SOA : La troisième version, c’est aussi quelqu’un avec qui je voulais travailler depuis longtemps, Little Roy, qui m’a fait un super morceau qui s’appelle Misleading. Oui, ce sera un maxi, 12 inches 45 tours, avec les trois versions vocales et un dub. J’ai opté pour ce format là pour plusieurs raisons : déjà parce que la manufacture me coûte super cher, mais aussi parce que ça me permet de faire de grandes pictures sleeves. Je pense que je ne vais faire que ça à l’avenir, j’aime bien, en grand format c’est joli, et puis c’est important je pense de donner des informations sur ceux qui jouent.

KWF : La question chiante : quand on voit la qualité et l’implication que tu mets dans tes productions, tu n’es pas un peu frustré qu’elles n’atteignent pas une audience un peu plus large ?

SOA : Pas vraiment, non. J’aime beaucoup le fait de sortir des disques et tout, mais je dirais que c’est vraiment secondaire, par rapport à l’expérience d’être en studio avec tous ces gens là. Une fois que c’est enregistré… toute la partie  “création – promotion du disque”, c’est pas ce qui me passionne le plus. La seule chose, pour parler vraiment prosaïquement : sur tous les disques que j’ai sortis, il n’y en a qu’un sur lequel je n’ai pas perdu d’argent. Moi je m’en fous complètement de ça, le truc c’est que à force, je risque de ne pas pouvoir tenir comme ça très longtemps. Le but ce serait vraiment d’être à l’équilibre. Mais vraiment, c’est secondaire, quand j’ai des retours de gens, des connaisseurs dont je respecte l’avis, qui ont apprécié le morceau, ou qu’on me dit « ma fille a quatre ans, elle adore », ça me comble.

KWF : Et ce voyage en automne dernier en Jamaïque ? Tu es revenu avec plusieurs riddims dans tes bagages, c’est ça ? A quoi on peut s’attendre sur Soul of Anbessa dans un avenir relativement proche ?

SOA : Oui j’ai deux autres riddims dans les tiroirs. Le deuxième est un autre one-drop, un peu plus rapide et un peu plus soul. Et le troisième lui c’est une bête de sound-system, un gros gros rockers des familles, qui devrait faire assez mal…

“The music of our heart is Roots !”

KWF : Un mot à rajouter ?

SOA : Oui, je voulais parler d’un truc sur lequel j’suis en train de bosser, avec une chanteuse jamaïcaine qui n’est pas encore très connue, mais qui est l’une des voix les plus hallucinantes que j’ai entendue de ma vie. Elle s’appelle Keteis Oyondé, et on va faire plusieurs choses ensemble. Une version justement de ce deuxième riddim enregistré l’automne dernier, et un gros nyabinghi. Et même, on va faire deux versions de ce nyahbinghi : une version en amharic ultra-deep à la Count Ossie avec contrebasse et tout, et puis une version en anglais avec basse électrique, plus sound-system. Ça c’est bien avancé et ça viendra pour l’année prochaine.

KWF : Can’t wait ! J’aurais bien continué une heure mais je dois rendre la cabine. Merci Marc !

SOA : Merci à toi.

All pictures ©Marc Ismail

Une version en anglais de cet entretien a été publiée sur United Reggae

Advertisements

5 thoughts on “Interview Soul of Anbessa (Marc Ismail)

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s